Essai

La force des femmes

Prix Nobel de la Paix en 2018, surnommé « l’homme qui répare les femmes », Denis Mukwege signe un ouvrage puissant et lucide sur la reconstruction des survivantes des viols collectifs au Congo. Ce livre n’est pas seulement un témoignage, c’est un appel à l’action pour chacun d’entre nous.

Publié et traduit en 2024 chez les éditions Gallimard, cet ouvrage offre une lecture souvent difficile mais passionnante. Denis Mukwege raconte l’histoire de sa vie de militant féministe et de gynécologue qui s’est toujours attaché à défendre les femmes au Congo et dans le monde.

Dans les premiers chapitres, Denis Mukwege retrace l’histoire de sa vocation en tant que médecin, puis en tant que gynécologue spécialisé dans les blessures issues de viols. Les femmes qu’il a soignées lui racontent l’horreur :

– le sentiment d’être morte les habite pendant le viol et même après.

– l’abandon qui s’ensuit. Une fois violées, les femmes sont perçues comme souillées. Dès lors, elles sont pour la plupart répudiées ou subissent le divorce. Certaines sont mêmes condamnées pour adultère.

 

Confronté à tant de sévices infligés aux femmes, il analyse les différentes causes des mauvais traitements subis par les femmes :

– Un abandon face à la maternité. A travers le monde, une femme sur 5 accouche sans aide d’un professionnel expérimenté. Ce chiffre monte à 4 femmes sur 10 au Congo.

– Les discours culpabilisants. Cf le discours de Sanguinetti, responsable de campus universitaire qui a dit aux étudiantes de « ne pas s’habiller comme des putes ». Son discours a déclenché le mouvement SlutWalk.

Le viol comme arme de guerre. Les abus des femmes consistent à viser « les corps des femmes des ennemis vaincus » (Susan Brownmiller). Les tristes exemples ne se comptent plus dans l’histoire : viols par les troupes de l’Axe et des Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, viols des femmes chinoises en 1937 à Nankin par les troupes japonaises.

– Dans le cas spécifique du Congo, des enfants-soldats sont exposés à la violence et alimentent les milices rebelles. L’indifférence occidentale pourrait s’expliquer par le fait que la région du Congo oriental est une mine de cobalt, de coltan et d’étain. Le Rwanda est un des principaux pays exportateur de ces minerais, notamment vers les Etats-Arabes-Unis, plaque tournante mondiale pour le commerce de l’or.

Quelles solutions ?

Briser le silence qui permet aux violences sexuelles de prospérer. L’autocensure empêche les femmes de puiser leur force les unes chez les autres. Les thérapies de groupe fonctionnent très bien selon Denis Mukwege.

– Avoir une justice efficace. Si la prise en compte du viol comme crime progresse dans le monde, les peines rendues en ce sens sont beaucoup plus rares. Rapport Mapping, première reconnaissance du drame congolais. Il s’agit de sensibiliser la police. En 2009, plus de 11 000 kits de viol ont été tragiquement découverts dans un entrepôt à Detroit. Ils n’avaient pas été transmis aux laboratoires.

Éduquer les hommes. Cela nécessite premièrement de ne pas exposer les enfants à une préférence de genre (avoir un garçon plutôt qu’une fille) et à la violence (notamment du mari sur sa femme). La sensibilisation doit se faire de manière bienveillante et laisser aux hommes le choix de devenir la meilleure version d’eux-mêmes. Des séminaires basés sur le volontariat ont été faits pour la tribu Warega (p. 320). 

– La nécessité d’une approche holistique. Les femmes qui ont subi un traumatisme doivent être aidées psychologiquement et médicalement dans des espaces propices. La reconstruction prend du temps.

– s’appuyer sur les survivantes et leur résilience. Denis Mukwege dit avoir été impressionné par Bernardette (p. 111-114) qui s’est employée à soutenir les femmes victimes de viols.

 

“Chaque fois, j'essaie de convoquer la franchise et l'impact de cette petite fille qui avait fait tomber un général, au sens propre.

Denis Mukwege

LE GÉNOCIDE AU RWANDA

Le conflit entre les Hutu et les Tutsi est une tragédie marquante de l’histoire du Rwanda, enracinée dans des siècles de tensions ethniques et de rivalités politiques. Les Hutu, majoritaires, et les Tutsi, historiquement minoritaires (mais composant l’aristocratie à la tête des terres et du bétail), ont longtemps été en désaccord sur des questions de pouvoir et de ressources. Cette lutte a atteint son paroxysme en 1994, lorsque le génocide a éclaté, entraînant entre 800 000 et 1 millions de victimes. Ces « cents jours de folie » n’ont pas pris fin quand une armée de rebelles tutsi, menée par Paul Kagame, a renversé les extrémistes hutu. Le conflit s’est déporté au Congo à partir de 1996.

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